Natitingou, voyage au coeur du monde des lépreux

Natitingou, voyage au coeur du monde des lépreux

Par: Moutarou IDRISSOU
09-10-2017

Accueillant près de 50 malades par an, le Centre de traitement anti-lèpre de Natitingou est l’un des bastions les plus tumultueux de la lutte contre ce mal que l’imagination populaire assimile faussement à une malédiction. Or, il s’agit d’une maladie des milieux défavorisés - caractérisés surtout par le manque d’hygiène. Un tour dans l’intimité des pensionnaires de ce centre qui vit grâce aux dons de la Fondation Raoul Follereau permet d’en apprendre davantage sur la vie du lépreux et sur cette maladie handicapante aux répercussions sociales lourdes.

Par Idrissou Moutarou

De taille moyenne, le regard vif, Fati, la soixantaine environ, était une tranquille mère au foyer quand elle est tombée malade. « J’étais encore une jeune fille quand la maladie a commencé », révèle-t-elle. Le premier traitement qui aurait pu lui éviter les séquelles n’est pas allé à son terme, du fait, accuse-t-elle, de la légèreté des responsables sanitaires d’alors, chez elle à Matéri.

Cette mère de quatre enfants raconte le début de son calvaire : « Dès les premiers symptômes, je m’étais rendue à l’hôpital. Un traitement m’a été prescrit, fait de comprimés que je prenais régulièrement. Après sept mois de traitement, j’ai été déclarée guérie », raconte-t-elle.

Mais, en vérité, aux dires de cette dame qui garde d’ineffaçables séquelles de cette maladie handicapante, elle ne l’était pas : « Je leur ai dit que je n’étais pas guérie, parce que je continuais par sentir encore des démangeaisons à l’intérieur de mon corps. Mais ils n’ont pas voulu m’écouter », s’indigne la dame.

« Ils ont refusé que je continue le traitement et quelques mois plus tard, la maladie est revenue, mais cette fois-ci avec des érosions cutanées saignantes. Je me suis retrouvée par la suite ici au Centre de traitement anti-lèpre de Natitingou », confie-t-elle, au bord des larmes.

Assise sur un banc, adossée au mur et cuisinant son déjeuner, tous ses gestes portent et trahissent les stigmates de la maladie.  Doigts et orteils mutilés, plaies incurables sur le corps, Fati qui ne cache pas sa déception, en veut à l’encadrement sanitaire d’alors qui n’a pas su la sortir de l’engrenage de la maladie. « C’est le médecin et notre maire de l’époque qui ont fait que je suis aujourd’hui dans cet état », marmonne-t-elle.  Elle ne cache tout de même pas sa satisfaction d’être accueillie depuis près de 30 ans dans ce centre. Comme elle, ils sont nombreux ces lépreux à trouver un refuge salvateur au centre de traitement anti-lèpre de Natitingou.

De nouveaux cas chaque année

Situé à la sortie de la ville de Natitingou en allant vers Tanguiéta, juste en face de la direction départementale de l’Agriculture, de l’Élevage et de la Pêche, ce centre médical financé, entre autres, par la fondation Raoul Follereau, accueille une centaine de lépreux qui y bénéficient d’un lit et de soins.  D’après les statistiques, en moyenne une dizaine de malades de la lèpre sont enregistrés chaque année.

 « C’est une maladie qui continue de faire des victimes surtout dans l’Atacora-Donga », déplore le chef division épidémiologique et de surveillance sanitaire de la direction départementale de la santé de l’Atacora, Bernard Aniwanou.  En 2017, révèle-t-il, 19 nouveaux cas, dont 6 dans la commune de Matéri, 3 à Boukoumbé, à Pehunco et à Kérou, 2 à Natitingou, 1 à Cobly et à Kouandé ont été enregistrés dans le département de l’Atacora. En 2016, 51 malades ont été recensés dans les départements de l’Atacora et de la Donga.    

De l'avis des autorités, la courbe de la lèpre depuis 10 ans, ne fléchit pas particulièrement dans les départements de l'Atacora-Donga qui constituent un grand foyer de la maladie avec chaque année de nouveaux cas dépistés.

Soignés et logés gracieusement

C’est pour un meilleur suivi des cas compliqués et dans la dynamique d’éviter des contaminations qu’un centre de traitement anti-lèpre et d’hébergement a été construit par la Fondation Raoul Follereau à Natitingou pour le compte du département de l’Atacora. Aussi bien les nouveaux malades que les anciens qui sont guéris mais qui trainent des séquelles (mutilation des doigts et autres), des plaies gangréneuses ou récidivantes y vivent.

« Les matins, quand je viens, je fais le tour des malades pour me rassurer qu’ils ont bien dormi », souligne l’infirmière du centre, Sabi Yo Julie Kalimatou. Ensuite, poursuit-elle, « je fais les pansements parce que ce sont des gens qui ont des plaies à répétition ; des plaies qui datent de 10 voire 20 ans ». Outre la lèpre, explique l’infirmière, « ils peuvent souffrir d’autres maladies comme le paludisme ». Pour la prise en charge sanitaire des malades, la direction départementale de la Santé de l’Atacora affirme disposer, grâce à la fondation Raoul Follereau et d’autres partenaires, suffisamment de médicaments pour un traitement gratuit jusqu’à la guérison. « Le malade quel que soit le stade d’évolution, est entièrement soigné sans aucun franc », rassure le docteur.

Pour éviter que les malades qui s’en sortent avec des symptômes visibles, c’est-à-dire, les séquelles de la maladie, ne deviennent des charges pour la société, il existe à la léproserie de Natitingou un volet social. Ainsi, au-delà des soins, le centre à travers la Fondation Raoul Follereau, l’association Raoul Follereau du Bénin, les organisations caritatives comme le Lion’s Club, le Rotary-club et bien d’autres, apporte une assistance nutritionnelle aux malades surtout lors des journées mondiales des lépreux organisées tous les derniers dimanches du mois de janvier. « Nous recevons même des friperies pour leur permettre de s’habiller », a témoigné Salifou Sourakatou.

Avec le soutien de la fondation Raoul Follereau, poursuit-il, des tricycles sont fabriqués pour permettre aux malades de se déplacer.  « Personne ne sera d’ailleurs de trop dans cette assistance », a exhorté le chef service.

Les pensionnaires du centre s’y plaisent bien. « Ici nous sommes bien, nos patrons nous soignent et nous donnent à manger gratuitement », se réjouit Fati, la responsable des pensionnaires.

Jusque dans un passé très récent, un malade de la lèpre était perçu comme un sujet maudit de la société. Grâce à l’apport de celui qu’il convient d’appeler, selon Dr Sourakarou « un humaniste sans limite », Raoul Follereau, la tendance a été inversée. On a pu faire comprendre aux populations que la maladie est due à un microbe. « Ce qui a été un pas fondamental dans le changement des mentalités », estime le chef service Santé publique. Avec ces progrès, soutient-il, la communauté a compris que la lèpre n’est pas une malédiction. Cependant, elle continue d’être, dans l’Atacora, une maladie à double peine : la douleur physique et l’exclusion.

La réintégration sociale : un véritable casse-tête 

Ceux qui vivent dans le centre de traitement anti-lèpre de Natitingou sont majoritairement des malades guéris mais avec des séquelles et pour lesquels l’intégration sociale, surtout familiale, pose toujours problème.

« Il y des cas, bien qu’ils soient rares, où l’intégration devient quasi-impossible pour le malade une fois guéri. Les méconnaître ou tenter de dissimuler ces cas-là serait faire preuve de malhonnêteté », reconnait le responsable en charge de la Santé publique à la direction départementale de la Santé de l’Atacora. A preuve, précise-t-il, « près de six malades guéris depuis des années séjournent encore dans le centre de Natitingou » parce que, déplore Dr Salifou Sourakatou, ils n’ont plus de répondant au sein de leurs familles respectives. Pour ces cas, le centre de traitement anti-lèpre représente le dernier espoir de vivre en société.

Sans pour autant être exclus de leurs familles, d’autres par contre choisissent de leur propre chef de ne plus y retourner. « Certains disent souvent qu’ils se sentent mieux ici qu’en famille », souligne l’un des responsables du centre. De peur d’être envoyés en famille, fait remarquer l’infirmière Sabi Yo Julie Kalimatou, beaucoup ont même peur de dire qu’ils ont des parents.

Pour relever le défi de l’intégration et également éviter de se retrouver avec toute une population de malades guéris à prendre en charge, l’organisme de lutte contre la lèpre insiste que, une fois guéri, le malade retourne au sein de sa famille quand arrive l’étape de la prise en charge des plaies. Les infirmiers superviseurs au niveau des communes prennent alors le témoin.

« Au niveau de chaque commune, il y a l’infirmier superviseur lèpre qui est chargé de faire les dépistages ; tous les cas compliqués avec des plaies graves à prendre en charge sont envoyés au niveau du centre de traitement anti-lèpre, où ils sont pris en charge convenablement et lorsqu’il reste l’aspect relatif à la prise des médicaments, le malade retourne en famille, les cas simples sont traités in situ dans les communes, avec l’appui des parents des malades », clarifie Dr Sourakatou.

Au-delà des cas de malades guéris qui éprouvent du mal à se réinsérer, le centre héberge aussi  ceux qui présentent des complications avec des plaies gangreneuses ou récidivantes et qui ont besoin d’un suivi permanent, signale-t-on. Aussi, remarque-t-on, la présence des proches directs ou non de certains malades.

Comme l’a d’ailleurs reconnu lors de la dernière journée mondiale des lépreux le directeur de cabinet du ministre de la Santé, Landry Gnansunu, « au-delà des chiffres et des soins, nous avons un défi pour l’intégration sociale et familiale de ces personnes ».

Des risques de contagion 

Amidou, 19 ans environ, est élève en classe de 3e dans un collège public de la place. Avec sa mère, sa marâtre et son grand-frère, ils ont emménagé au Centre de traitement anti-lèpre de Natitingou : « Je suis ici à cause de la maladie de mon père », confie-t-il. Comme lui, ils sont très nombreux à vivre dans le centre à cause d’un parent proche. 

Nourrissons, adolescents et autres partagent innocemment leur quotidien avec les malades sans se soucier des risques de contagion. « Je n’ai pas peur de contracter la maladie, d’ailleurs elle ne se contamine pas comme ça », avance naïvement Amidou. « On peut même manger ensemble avec le malade. Ce sont les eaux et les vêtements sales qui donnent la maladie », précise le jeune homme.

En dehors du nourrisson retrouvé dans le centre et dont la mère a été dépistée positive, il y a seulement quelques jours, on évoque également la présence à SOS village d’enfants de jumelles dont les deux parents sont lépreux : « Nous avons même deux filles jumelles mises au monde par deux malades qui se sont rencontrés ici dans le centre », nous apprend l’infirmière. 

Pourtant, selon les responsables du centre, en plus du manque d’hygiène, la contamination peut se faire également à travers le contact étroit avec le malade. « Ça se transmet par des gouttelettes de salives, donc si vous êtes avec des malades qui sont sales, ils peuvent vous contaminer », explique l’infirmière Sabi Yo Julie Kalimatou.

Le risque de contamination est bien réel d’autant plus que la propreté est loin d’être une valeur partagée à travers le centre. « Certains savent prendre soin d’eux, par contre, il faut s’égosiller pour amener d’autres à observer le minimum en termes de propreté », regrette l’infirmière. C’est pourquoi, prévient-elle : « Sans un minimum de propreté, les proches qui vivent dans le centre ne sont pas à l’abri».

 « Quand on m’a affecté dans ce centre, au début j’avais peur de contracter la maladie, mais avec la formation, j’ai compris que lorsque la première polythérapie est faite, le malade n’est plus contagieux », rassure-t-elle. Mais quoi qu’on dise, soupire l’infirmière, « c’est Dieu qui protège ». En clair, le risque zéro contamination pour les proches est à écarter.

Mieux connaitre la maladie

Selon Dr Salifou Sourakatou, la lèpre est une maladie infectieuse causée par le bacille lépreux qui attaque principalement la peau et lorsque l’évolution est plus marquée, il touche aux ligaments, aux cartilages et aux os. Pratiquement de la grande famille des bacilles de la tuberculose, le microbe de la lèpre résiste au mélange d’alcool et d’acide. D’où son nom de bacille acido-alcoolorésistant. « C’est un microbe particulièrement têtu qui évolue de façon insidieuse pour finir par reproduire la maladie dont la période d’incubation est en moyenne de 5 ans », explique le chef service Santé publique. Un seul médicament, précise-t-il, n’arrive jamais à bout du microbe. Il faut, poursuit Salifou Sourakatou, une association de médicaments pour le tuer.

Selon le chef division épidémiologique et de surveillance sanitaire de la direction départementale de la santé de l’Atacora, Bernard Aniwanou, il existe deux types de lèpres. La multi-bacillaire qui est la forme la plus contagieuse et la plus dominante dans l’Atacora-Donga et la pauci-bacillaire, la plus souple.

La lèpre, soutient le chef service Santé publique de l’Atacora-Donga, est la maladie de la promiscuité. « C’est la maladie de ceux qui vivent entassés dans un lieu restreint dépourvu d’hygiène », souligne-t-il. Elle est transmise, entre autres, à travers la toux et l’éternuement.  « Lorsqu’on se retrouve dans un environnement réduit, cela crée une concentration du microbe et la contamination est plus rapide », renseigne-t-il.

La maladie se manifeste à travers des tâches insensibles blanchâtres sur la peau qui tirent parfois vers le rose. « Ces tâches sont suivies de la baisse de la sensibilité », dira Dr Sourakatou.  Aux dires du spécialiste de la santé publique, lorsque l’intéressé ne se rend pas dans un centre de santé pour être pris en charge, ces petites tâches se multiplient au fur et à mesure et évoluent vers les troncs nerveux, qui progressivement atteignent les membres supérieurs, les doigts diminuent de souplesse, les ligaments sont attaqués, les cartilages rongés et le tout finit par des mutilations qui conduisent à l’infirmité. « Si le microbe est détecté tôt, le malade peut être guéri sans séquelles », rassure Dr Salifou Sourakatou.    


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