"Elle se porte mieux, notre littérature"

"Elle se porte mieux, notre littérature"


Daté Atavito  Barnabé-Akayi, écrivain contemporain né en 1978 en terre togolaise, est  enseignant de français dans les lycées et collèges du Bénin. Formé au Département  des Lettres Modernes de l’Université d’Abomey-Calavi (UAC), il a obtenu le Prix  du président de la république, édition 2017. Dans cet entretien accordé à l’ABP à l’occasion de la Journée mondiale du livre et du droit d’auteur, il  évoque la vie du livre et ses acteurs. 

Le monde célèbre, ce 23 avril, la Journée  mondiale du livre et du droit d’auteur.   Le thème choisi par le Bénin est : « lire, c’est mon droit ».  Que vous inspire ce thème ? 

Il faut rappeler que la date du 23 avril symbolise le jour où les auteurs de Roméo et Juliette (Shakespeare), de Don Quichotte (Cervantès) et bien d’autres ont fait le grand voyage en rejoignant leurs Ancêtres ou en venant dans cette jungle appétissante qu’est la vie. C’était en 1616 : une année qui rappelle doublement les 16 signes cardinaux de Fa. De fait, l’UNESCO profite des 23 avril pour braquer les feux de la rampe sur les écrivains, la lecture, sa promotion et toute la chaîne du livre et bien entendu, en insistant sur le droit d’auteur.

Pour répondre, maintenant, à votre question, le thème qui s’intéresse aux raisons qui pourraient justifier les choix livresques, m’a l’air bien pensé. En ce qui me concerne, mes choix livresques – en dehors des obligations scolaires et académiques qui visent la formation, l’information, la prise de conscience – sont illimités. Je lis tout. Les livres dits bons et les livres moins bons (il y a des livres mal écrits qui parfois remplissent une grande fonction de divertissement !) : l’essentiel est qu’ils me désennuient. Pour dire que tout livre qui m’ennuie n’a nulle chance d’être caressé par mes cinq sens, le bon sens y compris.

Si je choisis de lire Aimé Césaire ou Fernando d’Almeida, c’est parce que je veux être poète de belle eau. Quand je lis Spinoza, Nietzsche, Freud, Lacan c’est que je veux nourrir davantage ma psychè. Mais quand j’ai récemment relu Place des fêtes de Sami Tchak c’est pour me mettre au pas pour un concours pédagogique dont je suis sorti avec le Grand Prix d’Afrique. Et je viens de finir la relecture de La naissance de Fâ. L’enfant qui parle dans le ventre de sa mère de Mahougnon Kakpo pour en proposer une lecture aux plus jeunes. Il faut préciser que je lis aussi en tant que correcteur ou critique.

En tant qu’écrivain,  dites-nous comment se porte le monde du livre au Bénin.

Le destin du livre suit celui du niveau d’instruction scolaire et académique du Bénin. La lecture se porte comme un charme en suivant la vie que mène le panier de la ménagère béninoise : si celle-ci vit bien et finit de régler les besoins dits élémentaires (on exclut souvent l’instruction qui passe par les livres, qu’ils soient en papier ou numériques), elle peut se fabriquer une bibliothèque. Il faut avouer que là où se fait régulièrement la lecture, c’est du côté des élèves, des étudiants et des enseignants car rares sont ceux qui lisent juste pour leur propre plaisir. Mais là encore, combien d’élèves, d’étudiants, d’enseignants achètent les livres, et parmi ceux qui les achètent, combien les lisent-ils ? Et parmi ceux qui n’ont guère les moyens de s’acheter des livres, combien s’inscrivent-ils dans les rares bibliothèques ?

Chapeau à  Laha éditions!

L'industrie éditoriale : Il y a une maison d’éditions au Bénin qui fait de grands efforts : Laha éditions. C’est une maison d’éditions qui subventionnent les livres inscrits au programme scolaire ou non de sorte que ses livres, quel que soit le volume (Armand Adjagbo, Anicet Mégnigbéto et moi, sous la direction de l’Inspecteur Apollinaire Agbazahou, y avons réédité plusieurs manuels dont le prix reste dérisoire, en comparaison de la qualité de l’impression qui hélas ne se fait pas au Bénin, et du volume) demeurent compétitifs sur le marché international. Vient Ruisseaux d’Afrique qui évolue avec des livres à compte d’éditeur, qui a publié des écrivains comme Florent Couao-Zotti (Certifié sincère), Habib Dakpogan (Partir ou rester. L’infamante république), Basile Adjou-Moumouni (Le code de vie du primitif) ou moi-même avec mon premier livre : L’affaire Bissi. Comme autres maisons d’éditions, on peut retenir Flamboyant ou Star Editions. Il y a aussi les Editions Plumes Soleil dont je maitrise le fonctionnement qui a publié entre autres écrivains : Léa Ahougbénou Hounkpè (Hinnoumi ou Les mirages de Cotonou), Carmen Toudonou (Presqu’une vie…), Okri Tossou (Femmes…, Numéros matricules, Corpologie et corpographie…), Guy Ossito Midiohouan (Traces à venir)…, Basile Dagbéto (Les pétales du cœur, La cité grise et onctueuse), Louis-Mesmin Glèlè (Quand ma lyre délire…), Marcel-Christian Ogoundélé (Tu leur diras, Perle d’émotions…), Emile Elomon (L’appel des esprits, Le sang sucré), Bertin Elomon (La part du chef), Jean-Claude Kuika (Les mamelles du Soleil), Yves Dakoudi (La perle cadenassée)… Mais je ne maitrise pas trop comment fonctionnent les Editions Plurielles qui réussissent à organiser des concours pour révéler de jeunes auteurs dont Jean-Paul Tooh-Tooh. On peut citer aussi Les Editions des Diasporas où certains livres de Mahougnon Kakpo sont publiés.

« …il n’y a pas  une industrie du livre au Bénin »

A la vérité, il n’y a pas une industrie du livre au Bénin. Je veux dire qu’il n’existe pas une structure qui détecte l’écrivain et le suit jusqu’à sa promotion dans la presse et sur le marché mondial avec des traductions dans plusieurs langues internationales ou avec l’obtention d’un Prix littéraire de renom, en passant par le travail sur le manuscrit, le travail du maquettiste, le travail des correcteurs et des relecteurs, l’impression et la distribution dans les librairies, les bibliothèques, les centres d’éducation, les Salons… ! Je veux dire qu’aucune structure au Bénin ne fait faire de l’écrivain un professionnel. Et Florent Couao-Zotti qui ne vit que du métier d’écrivain démissionnerait depuis 2003 s’il ne vit que des achats de ces livres qui sont chez les libraires béninois.  

« … peu  d’écrivains jouissent de leur droit d’auteur »

La protection de la propriété intellectuelle à travers le droit d'auteur : A part les écrivains inscrits au programme, peu d’écrivains jouissent de leur droit d’auteur. D’ailleurs la plupart des écrivains béninois le savent, qui s’accrochent à un métier principal de sorte que les photocopies ou les pirateries (pour ceux qui sont lus) de leurs livres agissent moins sur leurs bourses. En français facile, le monde du livre au Bénin ne se porte pas bien quand on le compare à d’autres pays d’Afrique ou du reste du monde. Mais ceux qui ont vécu avant nous et comparent ce monde du livre à ce qui se passait, diront (sans doute à raison) qu’il se porte mieux : le nombre d’écrivains, de maisons d’éditions et de lecteurs s’accroît mais inégalement. Les uns sont plus heureux que d’autres : la loi du marché oblige !

Quelles sont les  difficultés éprouvées par les auteurs, de l’écriture à la commercialisation en  passant par la publication des œuvres au Bénin ?

Je fais partie des écrivains béninois heureux. Quand je suis entré en littérature, des aînés étaient là et m’ont montré la porte de la jouissance esthétique.

Mais d’une manière générale, les écrivains, sûrs de leurs propos, ne cherchent pas à rencontrer des aînés. Ou quand ils les rencontrent, ils croient que le conseil des aînés sur le sacrifice, la persévérance, l’excellence, se justifie par le mépris qu’ils ont de la jeunesse. Et pleuvent des difficultés ! Si ce n’est pas l’absence d’originalité voire la célébration du plagiat (différent de la parodie ou du pastiche), c’est un livre orné d’une écriture proche de la pierre taillée qui n’apporte rien aux paléontologues.

Parlons plutôt des beaux manuscrits qui rencontrent cependant des difficultés. J’ai souligné l’absence d’industrie du livre au Bénin. Cela fait que la plupart des maisons d’éditions qui manquent aussi de subventions et un public intéressant et large, ne risquent pas leurs sous pour publier un auteur dont on n’est pas sûr de vendre le livre. On l’oblige souvent à faire des prêts ou à décaisser de son propre budget familial – peut-être n’a-t-il pas fini de régler les besoins élémentaires à la maison – pour payer tous les travaux. Ce qui est souvent impossible. Soit il arrive à payer l’impression du livre et saute le véritable travail éditorial, soit après la sortie du livre, se pose un problème de distribution. Soit il en sort désillusionné et/ou endetté : beaucoup de jolis manuscrits dorment dans les tiroirs. De l’autre côté, la presse parle très peu des livres. Ou alors, c’est l’auteur lui-même qui n’est pas disponible pour la promotion de son propre livre (au Bénin, on n’a guère d’agent littéraire pour suivre l’auteur, lui chercher des éditeurs, des festivals, des foires, des salons… donc des devises et de la visibilité). Aussi l’absence de véritables laboratoires scientifiques dans nos universités fait décourager les recherches et publications scientifiques, hormis l’obtention des grades.

Aujourd’hui, quels sont  les efforts de promotion du livre au Bénin ?

Les efforts de promotion sont visibles lors des salons, des foires, des festivals, des Prix et dans la célébration de la littérature béninoise dans les écoles et dans la presse béninoise.

Beaucoup de structures privées font d’effort pour rehausser la valeur du livre au Bénin. On peut retenir l’Ong ASRO et Laha Editions qui organisent le Concours Livre d’Or qui mobilisent plusieurs pays africains à Cotonou ; il y a le Concours Plumes dorées de Koffi Attédé, actuel Directeur du Livre et des Arts, qui, je l’ai déjà dit, dévoilent de jeunes auteurs, il y a le Concours Miss Littérature de Carmen Toudonou, … Il y a plusieurs concours scolaires et universitaires comme CAL (Challenge Amis du Livre de Jérôme Tossavi). Le Salon International du Livre de Cotonou (Silco)… Beaucoup d’initiatives privées se font loin de Cotonou : à Porto-Novo, par exemple, la semaine passée a connu la 2ème fête du Livre de Porto-Novo et à Abomey-Calavi, la bibliothèque de l’Université s’active pour de grandes conférences autour du livre intitulées SELUNI entendez Séminaire du Livre Universitaire (je parlerai d’ailleurs de mes productions littéraires ce mercredi 25 avril 2018 à 10h) et des Prix littéraires comme le Prix du Président de la République ou le Prix Jean Pliya initié par Joachim Adjovi…

Quels sont les facteurs  qui militent en défaveur du livre au niveau du public béninois en général et le monde scolaire en particulier ?

Pour moi, le premier facteur qui œuvre au détriment du livre, c’est l’ignorance : nous ne sommes pas éduqués pour faire de la lecture un repas succulent, un loisir favori, un divertissement gratuit : la plupart des gens ont découvert la lecture à l’école et l’abordent, plus tard comme une contrainte désagréable. On ne considère pas la lecture comme un souffle : qui peut se couper le souffle pendant une journée, que dis-je ? pendant une heure ? Une heure ? Qui peut se le couper jusqu’à l’étouffement, sauf suicide ? C’est ce que nous faisons chaque jour, sans lecture : nous nous suicidons, chaque jour. Mais comme nous vivons au plan matériel, nous sommes convaincus que nous sommes en vie ! Sommes-nous vraiment vivants quand nous construisons un immeuble à l’ignorance ?

Le 2ème facteur, c’est l’ignorance ! Le troisième facteur, aussi ! Sauf ignorance, rien ne peut justifier le mépris de la lecture. On ne parlera de pauvreté (il y a au moins la Bible ou le Coran…), quand des bibliothèques (qu’importe la qualité !) existent ? Pourquoi beaucoup de gens dits riches au Bénin n’investissent pas dans le livre ? Ont-ils même de bibliothèque, dans leurs milliers de maisons, sauf ceux qui en fabriquent pour du tape-à-l’œil ?

Je suis enseignant et je rencontre avec tristesse des collègues qui n’ont pas les ouvrages au programme… soit ! Mais quand je leur suggère de s’inscrire à la Bibliothèque de l’Institut Français et/ou dans d’autres bibliothèques, nombreux prennent cette suggestion comme de la blague. Pis, dans certains établissements scolaires existent des bibliothèques infréquentées par les enseignants !

Dans cette condition, que dire des élèves qui ne lisent pas ? Sont-ils à condamner quand leurs éducateurs n’ont jamais montré l’exemple ? Il faut demander à la jeunesse de lire mais ce qui est encore plus facile, à mon sens, c’est que les adultes lisent devant les jeunes ; l’éducation par l’exemple a rarement échoué… Et j’ai envie d’être itératif : la plupart des élèves ne lisent pas parce que la plupart des enseignants ne lisent pas.

Quelles solutions préconisez-vous pour y pallier ?

J’ai commencé déjà par suggérer l’éducation par l’exemple. Que les adultes lisent, que les enseignants lisent, que nos ministres lisent, que nos députés lisent ! Et s’ils n’ont pas le temps, qu’ils prennent un comprimé d’une page par jour. En faisant le décompte, après un an, ils auront lu 365 pages. Ce qui équivaut à un ou deux livres, par an. Là, au moins, à leur mort, on pourra oser dire qu’ils ont, au moins, lu autant de livres qu’ils ont vécu d’années.

Pour un nombre plus grand, Florent Couao-Zotti et moi rêvons d’envahir (avec l’autorisation gouvernementale), à des périodes données, les institutions, les ministères, l’Assemblée Nationale et même la Présidence pour donner à voir et à acheter des livres d’auteurs béninois. Et rêver désormais que nos hommes d’Etat puissent citer des Béninois lors de leurs différentes prises de parole relayées par la presse qui doit œuvrer à vulgariser la littérature béninoise et développer le réflexe de Pavlov chez les enfants par l’effet télé.

Évidemment, il faudra renforcer les moyens de promotion du livre déjà existants (salons, foires, festivals, prix littéraires…).

En revenant aux écrivains qui s’éloignent des réalités de leurs lecteurs qui manquent de s’identifier aux ouvrages, il s’agit, pour eux, de créer un lien d’amitié éternelle entre les lecteurs et eux comme aiment à le faire Félix Couchoro (Esclave), Paul Hazoumé (Doguicimi), Jean Pliya (L’arbre fétiche), Jérôme Carlos (Fleur du désert), Florent Couao-Zotti (L’homme dit fou et la mauvaise foi des hommes, Western Tchoukoutou) … Mais pour être lucide, quoi qu’on propose, seuls continueront à lire spontanément ceux qui auront découvert le trésor que cache la lecture car même dans les pays dits développés, le problème de dégoût de lecture se pose toujours.

On dit souvent que "pour cacher une information aux Africains, il suffit de l’écrire dans un livre" cette assertion est-elle toujours vérifiée selon vous ?

C’est une assertion qui est vérifiée dans tous les pays où le quotient de lecture est faible. La question est : comment calcule-t-on le quotient de lecture ? Il faudra donc faire l’enquête et démontrer qu’en faisant le rapport entre le nombre de lecteurs (réels) et le nombre d’instruits (de lecteurs potentiels), la réponse s’éloigne plus de zéro et se rapproche d’un dans les autres continents qu’en Afrique. A cette seule condition, je pourrai répondre. Pour dire que pour moi qui ai voyagé en dehors de l’Afrique, je peux traduire cette assertion en français facile comme ceci : les Africains ne lisent pas. Et moi je dis : quelle preuve avons-nous ? Comment calculons-nous le quotient de lecture. Si c’est en faisant le rapport entre le nombre de lecteurs réels et la population africaine, je dis que l’assertion doit être reformulée. Pour dire que c’est une formule qui se moque de notre tradition orale, pas pour dire que nous lisons moins que les autres continents, car, à la vérité, comment peut-on lire si l’on n’est pas instruit ?

 Au Bénin, la relève est-elle assurée en matière  de publications livresques ?

La relève ? La relève par rapport à qui ? La relève par rapport à quoi ? Que cela soit clair : en littérature, aucun écrivain ne vient remplacer un autre. Chaque écrivain vient pour lui-même et s’imposer. Quand Victor Hugo parlait de je serai Chateaubriand ou rien, l’histoire a compris que chaque écrivain impose sa position, sa posture. A ma connaissance, Couao-Zotti n’a pas pris la place de Pliya ou de Bhêly-Quenum. Toutefois, si votre question, c’est de demander si l’on peut compter avec (sur) les jeunes écrivains pour l’essor de la littérature béninoise, je vous en rassure. Elle se porte mieux, notre littérature. En tout cas, ce qu’écrivent les jeunes écrivains béninois sérieux dont je peux parler sans crainte de me faire ridiculiser dans le futur :  des poètes comme Esther Doko et Djamile Mama Gao sont des plumes de promesse heureuse, pour peu qu’on aime la poésie de belle eau.

Réalisé par Gérard TOFFA


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